Nouveaux malaises dans la civilisation

Texte présenté lors du Congrès de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse:  “La violence, le sexuel, l’interdit de l’inceste; actualité des approches psychanalytiques et psychopathologiques”, Paris, octobre 2023

Nouveaux malaises dans la civilisation

Le titre de cette présentation, reflète, en quelque sorte, quelque chose que Freud et tous les psychanalystes mettons au cœur de notre réflexion: le malaise.  “Malaise dans la civilisation”  ou “Malaise dans la culture” est un texte riche en concepts publié en 1930. On pourrait penser que, comme d’autres écrits de Freud, il tente de condenser la théorie. Certes, ce texte aborde des concepts qui ont été présentés et développés à d’autres moments du développement théorique de Freud.

Signalons que ce texte a été écrit dans une situation politique et sociale complexe. Nous parlons de la période entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale. Bien que l’ampleur de cette guerre ne puisse pas être prévue, compte tenu de la Première Guerre (la Grande Guerre), nous pouvons comprendre le caractère pessimiste de Freud. Il est important de noter que les moments politiques et sociaux vécus par une société influencent, dans une certaine mesure, les élaborations théoriques en vigueur.

La psychanalyse ne prétend pas aborder la problématique d’un sujet isolée d’un contexte historique et social.

Dans ce sens, il nous semble important de noter que lors de la présentation du livre “Le refoulement” à Barcelone, Gérard Pommier a souligné que le concept de refoulement (qui en espagnol comporte une ambiguïté car le même terme est utilisé à la fois pour l’aspect sociologique et psychanalytique est en grande partie influencé par le terme sociologique :

(…) le refoulement est un mouvement individuel, solitaire, autonome, alors que la répression vient de la culture et à sa manière elle formate après-coup le refoulement. D’une certaine façon, l’un ne va pas sans l’autre, mais il suffit de les distinguer pour voir que la levée du refoulement – si elle se produit – va bousculer le mouvement répressif de la société. C’est le mouvement de l’histoire lui-même. Une révolte d’abord solitaire est l’étincelle du mouvement de l’histoire. Des millions de femmes, d’abord solitaires se sont révoltées contre leurs conditions, parfois à leur propre insu, avant que cela ne fasse sens. (…)

Dans le texte de référence, Freud évoque une position agressive du sujet. Quelque chose comme un désir de haine et de destruction que l’être humain porte en lui. En suivant le fil de notre proposition pour ce congrès, nous pourrions penser que cette haine est fondée sur des désirs incestueux et parricides. Mais nous ne nous concentrerons pas sur l’inceste, qui a déjà été abordé par de nombreux collègues lors de ce congrès. Nous essayerons de réfléchir à la violence et à la manière dont de nouveaux facteurs apparaissent pour nous permettre de réfléchir à ce malaise.

Lorsque Freud a écrit ce texte, la société n’avait pas encore connu de nombreuses avancées technologiques. Il n’y avait ni internet ni les réseaux sociaux. Il n’y avait pas non plus d’ouverture sociale en ce qui concerne la sexualité.

La théorie freudienne se concentre sur le sexuel. Le sexuel, le pulsionnel, qui dépasse une certaine mesure qui ne peut pas être élaborée. La culture apparaît comme une limite à cet excès pulsionnel. Une limite qui peut être envisagée comme une façon de donner de la sécurité et de la tranquillité au sujet, mais qui, en même temps, génère un malaise en raison de la renonciation pulsionnelle. Cela conduirait le sujet à un mouvement exogamique, renonçant aux désirs incestueux.

L’interdiction de l’inceste a été étudiée par différentes disciplines. Lévi-Strauss, dans Les structures élémentaires de la parenté, souligne que dans les différentes tribus qu’il a étudiées, l’interdiction de l’inceste permet d’établir une “loi” qui donnera lieu à un ordre symbolique permettant à la société de passer de la nature à la culture.

Après la mort de Freud, la psychanalyse s’est dispersée en différentes lignes de pensée qui s’éloignent des idées centrales proposées par son fondateur. Lacan émerge dans la pensée psychanalytique comme une proposition pour retourner à Freud, mais avec des contributions qui nous aideront à réfléchir à des questions aussi fondamentales que la violence, l’inceste, la sexualité… qui sont les thèmes qui nous réunissent cette fois-ci.

Dans le séminaire “L’envers de la psychanalyse”, Lacan aborde les quatre discours qui sont des modèles abstraits représentant les relations entre le sujet, l’autre, le langage et le pouvoir. Ainsi, nous avons :

– Le discours du maître

– Le discours universitaire

– Le discours hystérique

– Le discours de l’analyste

Nous ne pouvons pas ne pas relier le discours du maître au discours capitaliste. Le capitalisme en tant que système utilise des mécanismes de pouvoir en assumant en quelque sorte le discours du maître.

Il serait naïf de penser que les pratiques qui soutiennent le discours capitaliste découlent de la théorie marxiste. Le pouvoir, lié à l’argent et à la domination, existe depuis le moment où la richesse est créée, c’est-à-dire lorsque l’on est passé de la chasse/cueillette à un modèle d’accumulation de biens par l’agriculture et l’élevage. C’est également le cas avec la création de l’argent.

Dans une certaine mesure, nous pourrions penser qu’il existe un lien entre les discours susmentionnés, mais Lacan souligne que le seul discours qui se distingue clairement est le discours de l’analyste. Nous pouvons penser qu’à la fois dans le discours du maître et dans le discours universitaire, il y a une sorte d’objectivation du sujet. Le sujet devient un objet pour le discours universitaire : il peut être étudié; et pour le discours du maître : il peut être soumis (afin de continuer à consommer – discours capitaliste -).

Le discours psychanalytique apparaît comme un discours “autre”, non pas comme un autre discours, mais comme un discours singulier dans la mesure où la position éthique du sujet ne sera pas régie par les normes sociales ni par les attentes de la société. La proposition psychanalytique vise le désir, la singularité dans le cadre d’une éthique respectant la condition humaine.

Dans “Malaise dans la civilisation”, Freud affirme que ce malaise est causé par une renonciation pulsionnelle en raison des limites imposées par la culture et des exigences de la société. À partir de cette affirmation, nous pourrions nous demander ce qui se passe à l’époque actuelle, où nous ne pouvons pas parler d’une répression sexuelle de la même manière qu’au début du XXe siècle. Mais le sexuel est toujours en jeu. En réalité, il n’y a pas eu de désexualisation de la société. Bien au contraire, nous sommes confrontés à une hypersexualisation de la société qui se propage de manière vertigineuse.

Nous pourrions envisager une autre façon de comprendre ce malaise comme une sorte d’incitation, une poussée vers la jouissance.  Une jouissance non mesurée qui cherche à faire taire le symptôme et à inciter et pousser à la consommation non mesurée.

Le progrès technologique qui a eu lieu depuis le milieu du XIXe siècle et qui continue à un rythme effréné (pensons aux vingt dernières années) posera de nouveaux défis à la société et à nous en tant que psychanalystes.

Des concepts tels que “tweet” ou “post”, ou “trending topic”, “en ligne”, “WhatsApp”, “audio”, etc. sont désormais monnaie courante et peuvent créer des tendances d’un point de vue sociologique.

Dans cet excès d’informations qui ne permet pas de distinguer le vrai du faux, le sexuel et le violent apparaissent comme une autre façon de générer des bénéfices (des consommateurs) et de pénétrer dans l’intimité du consommateur. Il y a 40 ans, la consommation de pornographie était limitée à des espaces auxquels seuls les adultes avaient accès.   Aujourd’hui, toute personne ayant un appareil avec accès à Internet (comme un smartphone) peut y accéder. Même un enfant.

En ce qui concerne la politique, l’économie et la société, au cours des 70 dernières années, nous avons vu comment les mouvements politiques ont évolué vers une sorte de privatisation du sujet, dans le sens d’un repli vers la sphère privée. L’État-providence, proposé en réponse au spectre du communisme dans le bloc soviétique, a perdu son statut de paradigme. Les États occidentaux ne sont plus disposés à soutenir un tel système. Dans ce contexte, le concept de justice sociale est perçu comme quelque chose de lointain, voire inaccessible. Les privatisations, les coupes budgétaires dans le domaine de la santé et les services sociaux ont donné lieu à des discours politiques d’extrême droite sous des bannières nationalistes. Ces mêmes discours sont, dans une certaine mesure, incitateurs de violence et tentent de récupérer une structure de pouvoir déguisée sous des discours de liberté.

Dans ce contexte, du point de vue de la psychologie et de la psychiatrie, les réponses à ce malaise consistent en des formules ou des médicaments destinés à faire taire les symptômes. Les manuels psychiatriques sont des références permettant de classer, d’étiqueter et de contrôler les individus aliénés. Aliénés par le même système qui les objectifie et les incorpore en tant qu’éléments faisant partie d’un système de production/consommation. La recherche en psychologie et en psychiatrie est pour la plupart financée par des entreprises pharmaceutiques et vise à introduire tel ou tel médicament sur le marché. Dans certains cas, en créant des troubles ou des syndromes traitables par des médicaments, comme le TDAH – le trouble du déficit de l’attention et de l’hyperactivité, par exemple.

Le discours du maître et sa correspondance avec le système capitaliste n’ont pas seulement des effets politiques, économiques et sociaux. Ils influencent également la subjectivité de l’individu et la manière dont il se rapporte aux autres.

De notre point de vue, la proposition consiste à remettre en question les modèles imposés par le discours dominant et à passer d’une position de regard et de classification pour diagnostiquer et traiter depuis une position de pouvoir à une position d’écoute active tendant à une intervention visant à assumer le désir comme un désir décidé. En comprenant ce concept dans le cadre des possibilités d’assumer le désir et dans le cadre d’une position éthique respectant la condition humaine.

Il est fréquent d’opposer nature et culture, mais il est certain que l’être humain n’aurait pas pu survivre sans la culture. Le malaise dont nous parlait Freud continue d’exister sous des formes différentes. La violence, l’hypersexualisation, l’avancée de positions radicales sont peut-être de nouvelles expressions de ce malaise. À cela s’ajoute la rapidité et le manque de vérité avec lesquels les nouvelles se propagent. Au point où il n’est pas possible de vérifier la légitimité d’une affirmation. À ce stade, apparaissent les “fakes news – fausses nouvelles” bien connues. Une démarche similaire est tentée avec la psychanalyse, en remettant en question ses principes. Dans les réseaux sociaux et les médias, nous trouvons une multitude de fausses nouvelles visant à discréditer la psychanalyse. Il sera également de notre responsabilité d’inverser cette tendance.